LES FRAPPES

Document fourni par Jean Jacques LAVIGNE 7 ème Dan

LES GARDES EN KENDO

Lorsque le pratiquant fait ses premiers pas en Kendo, une des premières notions qu’Il apprend (pour ne pas dire la première) sont le Chudan-no-kamae autrement dit la position en garde « moyenne ». Cette garde est aujourd’hui la plus pratiquée y compris en compétition et elle doit en être présentée au cours des examens de passage de grade. Ce n’est toutefois pas la seule garde pratiquée en Kendo et nous nous proposons d’illustrer la richesse du Kendo dans ce domaine par la description des principales gardes.

  1. CHUDAN NO KAMAE

Cette garde présente de très nombreux avantages qui en expliquent la popularité,

(1)     La posture est naturelle et ne requiert aucun effort particulier. Elle est donc relativement facile à acquérir (du moins dans la forme sinon sur le fond) par des débutants.

(2)     En avançant d’un pas il est possible de « pénétrer » dans la garde de l’adversaire et de porter une attaque en un seul pas (Issoku-itto). La préparation de l’attaque est donc réduite, la garde en elle-même constituant déjà une phase avancée du processus d’assaut (nous verrons plus loin que ce n’est pas forcément le cas dans d’autres types de gardes). A titre d’exemple on se souviendra qu’il suffit, en théorie du moins, d’avancer d’un pas sans bouger les mains de façon sensible pour faire Tsuki.

(3)     Cette garde constitue aussi une garde défensive en raison de la menace que fait peser  la pointe du Shinal dirigée vers la gorge de l’adversaire, mais aussi parce qu’un léger mouvement des poignets permet de dévier n’importe quelle attaque voire de contre-attaquer dans le même mouvement (Suriage).

(4)     Cette garde permet de « sentir » physiquement l’adversaire au travers du contact des pointes de Shinai. En effet les 2 Shinaivisant simultanément le même point chez l’adversaire, ils occupent le même volume dans l’espace. Il faut donc absolument chasser la pointe du Shinai de l’adversaire d’une manière ou d’une autre (par exemple en provoquant un mouvement de recul chez I’adversaire lorsqu’on pénètre dans sa garde ou bien en profitant d’un instant d’inattention de ce dernier) avant de pouvoir mener un assaut avec quelque chance de succès.

Cette souplesse d’utilisation alliée à cette grande polyvalence (Chudan-no-kamae s’utilise même dans les combats contre leNaginata) sont à l’origine de sa généralisation dans le Kendo moderne. II est bon de rappeler ici que ce ne fut pas toujours le cas. Autrefois, le maniement du sabre sur le champ de bataille ou dans la vie quotidienne ne laissait que peu d’occasions de se mettre en garde (notons par exemple que, la notion de garde n’existe pas en Iaido sauf dans certaines formes de Zanshin)

Dans les textes anciens cette garde est souvent appelée la garde de l’eau (Mizu-no-kamae), probablement en raison de cette grande souplesse (garde fluide, qui ne s’accroche pas, qui s’adapte… où I’attaque et la défense s’enchaînent harmonieusement).

  1. JODAN NO KAMAE

Après la garde moyenne, la garde la plus utilisé dans le Kendo moderne est la garde haute (Jodan-no-kamae) dont il existe 2 versions: la garde haute à gauche (Hidari-jodan), la plus courante, et la garde haute à droite (Migi-jodan), selon que le pied en avant est le pied gauche ou le pied droit. Les mains sont largement tendues au dessus de la tête, la main gauche en avant et leShinai légèrement décalé de l’axe du corps. La littérature classique Japonaise appelle cette garde, la garde du feu (Hi-no-kamae) par comparaison avec les flammes qui s’élèvent (le Shinai en position haute) mais aussi parce qu’il est difficile d’approcher le feu de près sans se brûler (attaque instantanée) et que le pratiquant doit être aussi  menaçant que des flammes.

Par rapport à la garde moyenne, la garde haute présente un certain nombre d’avantages:

(1)   La garde représente déjà en elle même une phase très avancée d’attaque (il ne reste qu’à baisser les mains ou plus généralement une main pour réaliser Men). Il n’est pas nécessaire d’armer avant de frapper.

(2)   Dans cette position il est pratiquement impossible a l’adversaire de frapper Men  et assez difficile de réaliser Kote en raison de la distance (à condition toutefois de parfaitement maîtriser la distance, le Ma-ai, très particulier de cette garde).

En revanche elle présente un certain nombre d’inconvénients qui demandent pour les surmonter un très haut niveau de Kendo :

(a)   Do et Tsuki sont très vulnérables,

(b)   Il n’y a pas de contact physique par le biais de la pointe des Shinai. Le Ma-ai est donc beaucoup plus difficile à apprécier. Cette absence de contact empêche de sentir son adversaire (la contrepartie positive étant qu’il ne le peut pas non plus).

(c)    Les déplacements sont plus complexes. Il est important par exemple de bien maîtriser les déplacements latéraux (Tai-sabaki) pour réaliser Kote depuis cette garde.

(d)   Les attaques se font essentiellement à une main (Kata-te) qui, si elles ne requièrent pas une force exceptionnelle, elles exigent une très grande précision et un « timing » très fin. En effet il est très facile de parer ou de dévier une attaque enKata-te car elle manque en général de puissance. Il convient donc de frapper avant que l’adversaire ne puisse esquisser le moindre mouvement de défense ou que son attaque soit déjà trop avancée (elle est alors difficile à dévier).Le but est alors d’avoir une attitude suffisamment menaçante pour susciter une réaction d’attaque de l’advesaire et engager une action aussitôt dés qu’il démarre son assaut (il s’agit donc d’attaques du style Tobikomi ou Debana). Il va de soi qu’inversement I’adversaire va chercher à provoquer I’attaque car il pourra aisément la dévier et contre attaquer. Le pratiquant en garde haute devra donc résister à ces « provocations » et déceler le vrai début d’attaque. Ceci nécessite de la part du pratiquant une très forte « présence ».

(e)   Il est rarement possible d’enchaîner plusieurs attaques après une attaque en Kata-te (en raison du problème de reprise en main de la Tsuka). Le pratiquant est donc très vulnérable et désavantagé après une attaque manquée contrairement au cas de la garde moyenne où la reprise de garde peut être instantanée (particulièrement après Tsuki et Kote) et ne présente pas de difficultés majeures. Il est donc essentiel, à partir de la garde haute, de ne porter qu’une seule attaque et que celle ci soit la bonne.

Cette garde est extrêmement redoutable lorsqu’elle est bien pratiquée et plusieurs  champions du Japon l’ont adoptée (KAWAZOE, TODA), mais elle nécessite, outre de la persévérance et une grande résistance physique, des instructeurs qualifiés.

  III.GEDAN NO KAMAE

Outre la garde haute il existe aussi une garde basse, Gedan-no-kamae, fort peu utilisée en Kendo de nos jours. En effet si avec un sabre réel elle fait peser sur I’adversaire la menace d’une attaque par en bas (type Kesagiri) extrêmement difficile voire impossible à parer, les règles d’utilisation du Shinai (seules les coupes du haut vers le bas sont autorisées) limitent l’intérêt de cette garde. En outre, elle rend le pratiquant très vulnérable sur Kote interne (Uchi-kote), Tsuki et Men surtout si le pratiquant ne parvient pas à réaliser dans cette position une menace convaincante.

La pointe du sabre se dirige vers le sol et vers l’un des genoux de l’adversaire ou plus simplement dans l’axe du corps.

C’est pourquoi elle est connue aussi sous le nom de garde de la terre (Tsuchi-no-kamae). C’est sans aucun doute la garde la plus difficile et ce n’est pas un hasard si la célèbre peinture qui représente Miyamoto MUSASHI âgé, le montre un sabre dans chaque main dans une garde très voisine de la garde Gedan. En effet, la peinture, contrairement à ce que l’on pourrait croire au premier abord ne représente pas Miyamoto MUSASHI au repos car dans ce cas il aurait été représenté les sabres au fourreau comme c’est généralement le cas dans ce type de portrait. N’oublions pas en effet la signification attachée au fait de dégainer un sabre dans les arts martiaux Japonais: on ne dégaine que pour le combat, que pour défendre sa vie, et si l’on dégaine le sabre aussi dans d’autres occasions, pour en admirer la lame ou l’entretenir, dans ce cas le fourreau n’est pas passé à la ceinture, ce qui aurait une signification agressive.

Comme en garde haute, l’attaque ne peut se concevoir qu’en amont d’une attaque adverse ou à son tout début, mais on peut dire que cette attaque en amont est encore un temps en amont de celle utilisée pour la garde haute. En effet en Jodan le Shinai est déjà armé et I’attaque peut être rapide, alors qu’en Gedan il faudra de toute façon commencer par armer, ce qui exige une légère avance sur la décision d’attaque. En outre si en Jodan le Shinai en position haute, est dans le champ de vision de l’adversaire et lui impose une menace, en revanche, mais c’est aussi un avantage, en Gedan la pointe du Shinai est quasiment invisible et cette situation empêche d’en menacer I’adversaire. La menace doit donc passer totalement dans I’attitude générale, dans le regard. Actuellement il semble que personne n’utilise plus cette garde en Kendo par manque d’enseignants compétents d’une part, mais aussi, ce qui est un corollaire, en raison de sa difficulté.

   IV.HASSO NO KAMAE, WAKI GAMAE

Il existe encore d’autres gardes, encore moins utilisées de nos jours mais que l’on retrouve dans le Kendo no kata. Il s’agit deHasso-no-kamae et Waki-no-kamae. (ou Waki- gamae) Aucune de ces deux gardes n’est plus pratiquée dans le Kendo moderne car à l’image de Gedan se sont des gardes très difficiles à acquérir et à pratiquer.

En Hasso le pratiquant porte la garde de son Shinai à la hauteur de sa bouche sur le coté droit, sabre vertical, pied gauche en avant. Cette garde est très voisine de la garde Jodan et en pratique la garde Hasso est souvent prise à partir de Jodan.

Dans cette garde le pratiquant est beaucoup plus vulnérable qu’en Jodan puisque MenKote et Tsuki sont largement découverts. Toutefois cette garde présente l’avantage de fausser entièrement le Ma-ai (la distance), car il n’y a pour l’adversaire aucun repère pour la mesurer. Avec cette garde les techniques utilisables sont essentiellement des techniques du type Ato-no-waza : l’adversaire, abusé par la distance qu’il apprécie mal, lance une attaque que I’on évite pour enchaîner aussitôt une contre attaque. Très statique, cette garde demande aussi une concentration et la réalisation d’une menace de très haut niveau.

La dernière garde que nous étudierons Waki-no-kamae permet de cacher le Sabre  derrière soi pour empêcher l’adversaire d’apprécier sa distance de sécurité. C’est donc une garde tout à fait du même type que la précédente qui cherche à tromper l’adversaire sur le Ma-ai. La différence essentielle vient du fait que contrairement à Hasso où le sabre présente tout de même une menace visuelle, ici il est volontairement caché. La menace ne peut donc s’exprimer que par I’attitude et le regard. Quant aux techniques à utiliser, elles sont globalement les mêmes que celles utilisées en Hasso.

L’origine de ces deux dernières gardes est assez facile à imaginer lorsque l’on considère le poids du sabre puisque ces deux gardes permettent une appréciable économie d’efforts. Avec I’utilisation du Shinai et des combats de courte durée cet avantage n’est plus aussi évident. D’autre part, contrairement aux apparences, ces gardes permettent de se déplacer très rapidement d’un point à un autre ou de courir si nécessaire.

On pourra à ce titre se souvenir du film de Kurosawa “les 7 samurai” dans lequel ces 2 gardes sont abondamment illustrées.

  1. CONCLUSIONS

Pour résumer, le tableau suivant montre la comparaison des différentes gardes. Le symbole O que nous avons indiqué dans les colonnes montre que la garde envisagée est plutôt plus adaptée au critère cité.

Ce tableau met en évidence le fait que dans le Kendo moderne la garde Chudan-no-kamae présente à la fois le plus d’avantages et le moins d’inconvénients. Ce classement serait à revoir en se plaçant, par exemple, dans l’optique du champ de bataille. Dans ce cas la garde la plus adaptée serait sans doute Hasso.

 

LES GARDES CHUDAN JODAN GEDAN HASSO WAKI
 Attaques possibles
 SHIKAKE WAZA O O O
 OKORI WAZA O O O
 SEME KOMI WSAZA O
 HIKI WAZA O O O
 HARAI WAZA O O O
 KATSUGI WAZA O
 NUKI WAZA O O O O O
 KAESHI WAZA O
 SURIAGE WAZA O O
 UCHIOTOSHI WAZA O O
 Vulnérable sur
 MEN O O O
 KOTE O O
 DO O
 TSUKI O O O
Appréciation du Maai par l’adversaire
facile O
difficile O O O O
 Menace par :
la pointe du Shinai O O
l’attitude, le regard O O O O O
 Mobilité
grande O O O O
faible O
Utilisation en Kendo
courante O
rare O
nulle O O O

Document fourni par Jean Jacques LAVIGNE 7ème Dan

 Garde  »  nito « 

J’enseigne le « nito » à mes élèves, car je veux leur faire découvrir la polyvalence du kendo.Le rôle de l’éducateur n’est pas de s’astreindre à une seule technique, mais bien de démontrer l’existence de choix. En général, parmi les éducateurs, nombreux sont ceux qui se limitent à la garde « chu-dan » de « l’itto ». Néanmoins, ce type de comportement est très réducteur : par exemple, pour franchir une montagne, on peut passer par un chemin déjà ouvert ou s’en frayer un autre à travers la forêt ; mais celui qui passe par le chemin frayé ne peut en aucun cas critiquer celui qui choisit la voie sauvage, et vice-versa. Il existe plusieurs façons de monter, et tout dépend de la vision du protagoniste. De même, en kendo, on peut approfondir la discipline soit en s’attachant à « l’itto », soit en adoptant des variantes comme « nito » ou « jodan »; mais imposer une seule technique est impossible.

Mais, lorsqu’un « chudan » qu’on a étudié sur plusieurs années s’avère inefficace devant un « jodan » ou un « nito » qui n’a que deux à trois ans d’expérience, on se sent blasé. On a alors tendance à dire que la puissance du « jodan » ou du « nito » contre lequel on a été inefficace réside essentiellement dans l’originalité de la technique et la particularité des règles qui s’y rattachent. Pour cette raison, à une époque, le « jodan » fit fureur, et le « nito » se vit exclu des compétitions étudiantes. Mais, heureusement, ces derniers temps, on a révisé les règles d’arbitrage concernant le « tsuki » et le « do » appliqués contre le « jodan », et par voie de conséquence, le tabou du « nito » a été étouffé : de nombreux pratiquants l’utilisent à présent dans les compétitions. Je pense que le kendo, dans l’avenir, sera à même d’offrir à ses pratiquants une palette assez large de techniques. Cependant, en ce qui concerne le « nito », les initiatives d’exploitation demeurent très rares. Pour le développement du « nito », les étudiants font des efforts, en organisant notamment des séances de réflexion « nito », et moi-même, au kokushikan, je contribue à son évolution en inculquant à mes élèves et aux visiteurs les techniques de base du « nito ».

A l’instar des samouraï qui, à leur époque, s’intéressèrent à mille techniques dans le seul but d’affiner la voie du combat, la valeur du nito doit être associée à l’étude de  » itto « .

Jadis, le professeur Takano, au lycée de Tokyo, faisait pratiquer systématiquement « jodan » à ceux qui, après trois à quatre ans, arrivaient à atteindre un certain niveau. Ainsi, les bons éducateurs ont une pédagogie très diversifiée. Le professeur Nakano était à la fois un maître de jô, de iaï et d’autres disciplines encore, à l’instar des samouraïs qui, jadis, furent des experts en arts martiaux. De cette façon, les samouraïs devaient maîtriser l’équitation, l’art de manier la lance, ainsi que d’autres pratiques, et, une fois sur le champs de bataille, enfourchant un cheval, ils devaient être capables de combattre avec la lance dans une main et le sabre dans l’autre, bref, être capables de manier le sabre avec une seule main. Miyamoto Mushashi, qui vécut au temps des guerres, ne combattait pas systématiquement avec ses sabres, mais ne s’attachait qu’à respecter le principe suivant : combattre avec tous les moyens dont on dispose, avec le grand sabre et le petit. Ainsi, il fut sans doute amené à combattre contre toute sorte d’adversaires, pour survivre et pour prouver son titre d’expert, en s’aidant de tous les outils possibles, lance, sabre, bâton.

De même, Sasaki Kojiro, le rival juré de Musashi, commença d’abord par étudier le style Toyoda du petit sabre, et ensuite adopta un grand sabre qui, d’ailleurs, fut surnommé par les gens de l’époque « perche à linge ».

Il est également vrai qu’en développant l’aspect sportif du kendo, on a peu à peu banni la diversité des armes tolérées. Cette tendance découle d’un souci d’égalité, et, par conséquent, présente un côté positif, tout au moins dans un contexte sportif. Cependant, je pense que, même à notre époque, on pourrait pratiquer des disciplines qui tolèrent l’utilisation de tout type d’armes. Le fait même d’utiliser un petit sabre ne pose, je pense, aucun problème ; mais si on ne tolère pas l’utilisation simultanée d’un grand sabre, on ne fera qu’étouffer le développement du kendo. Par exemple, si on respecte les normes basiques de sécurité, on pourrait très bien organiser des combats qui opposeraient un sabre à une lance. Battre une lance avec un sabre était, semble-t-il, une opération extrêmement ardue. Cependant, encore une fois, à l’époque des samouraïs, la diversité des armes utilisées obligeait les pratiquants à être vigilants, forts et bien entraînés. Le fait d’introduire le nito dans le kendo aura sans doute un impact positif dans le développement des combattants.

A notre époque, il existe deux dangereux a-priori : l’idée selon laquelle tous les maîtres de kendo doivent être forts en chu-dan, et le désir d’éduquer tous les pratiquants de kendo en « spécialistes ». Mais les maîtres et professeurs de kendo devraient davantage s’attacher à former leurs successeurs. Il est certes important d’apprendre à ses disciples, jusqu’à un certain niveau, une forme correcte du chu-dan, mais, au-delà, il est également primordial de leur montrer d’autres formes du kendo pour leur insuffler une vision des choses plus large. L’éducateur a pour mission de toujours approfondir l’art de ses prédécesseurs et de le transmettre au fil du temps. Le maître ou le professeur doit être capable d’enseigner, en plus de son propre style, toute une palette de pratiques variées, nito ou jodan.

Au lieu de critiquer systématiquement le nito, le professeur doit au contraire encourager ceux qui souhaitent le pratiquer. En adoptant le nito, le pratiquant sera à même de découvrir d’autres aspects de l’itto. Mais il ne s’agit pas d’adopter le nito pour « fuir » l’itto. Depuis très longtemps, dans certaines écoles, on enseigne le jodan à tous ceux qui échouent dans la maîtrise du chu-dan : cette pédagogie, à mon sens, n’est pas correcte. On doit au contraire adopter le jo-dan dans le but de perfectionner son chu-dan. En pratiquant le jo-dan et en intégrant dans son kendo les points forts de cette garde, on arrive à améliorer son chu-dan. Pour le nito, le point de vue est le même : en pratiquant le nito et en associant les points forts de cette forme à d’autres gardes, on arrivera à enrichir son style.

Musashi associa au kendo toutes les disciplines : la calligraphie fut pour lui un moyen d’affiner le kendo, et il cultiva volontiers la terre en affirmant que la pioche était une forme d’arme. En kendo, tout en fixant un objectif principal, on doit pouvoir tirer le meilleur de toutes les formes annexes. A partir de là, le pratiquant sera alors capable d’appliquer le kendo au bien-être de la société, et pourra atteindre un sommet.

Par rapport à l’itto, le nito fait appel à un sens de réflexion poussé, car on doit réfléchir davantage à la façon de manier les deux sabres avec coordination. En effet, l’itto qui ignore tout du nito a du mal à vaincre un expert en nito. Cela étant, si l’on considère que l’itto représente une puissance de 100 %, on peut affirmer que le nito, par une simple division, est la synergie de deux puissances de 50 % chacune qui, ensemble, atteignent un taux de 100 % plus alpha. Donc, l’itto, pour vaincre le nito, doit avant tout étouffer la production synergique des deux puissances qui constituent le nito. Face à cela, le nito doit éviter de donner la priorité au maniement de l’un de ses deux sabres, car ce comportement réducteur aura pour résultat de diviser sa puissance. Ainsi, il doit toujours réfléchir à la façon de coordonner le maniement des deux armes. Comme s’il maniait un être vivant, le pratiquant du nito doit être totalement libre dans le maniement de ses deux sabres. Je pense qu’on peut comparer cette images du nito à celle du Senju-kannon, la Déesse aux mille bras.

La forme de l’itto consiste à avoir la main et le pied droits en avant. Le nito, en revanche, tient un sabre dans chaque main, et, par conséquent, présente une garde qui est bien équilibrée. Un jour, un étudiant en médecine allemand nommé York Potrafski (sic) vint me voir pour apprendre le jo-dan. Quand je lui demandai les raisons de sa motivation, il m’expliqua que le fait de connaître à la fois le hidari-jodan, qui privilégie la main et le pied gauches, et le chu-dan traditionnel, qui place en avant la main et le pied droits, l’aiderait dans la maîtrise de son équilibre physique. Étonné par sa perspicacité, je lui demandai ensuite de quelle façon il était arrivé à sa conclusion. Il me répondit alors que sa découverte découlait de la pratique du tennis, dans lequel on ne développe que l’une des deux mains. En kendo, on peut faire la même réflexion : le chu-dan de l’itto, qui privilégie essentiellement le côté droit du corps, ne permet qu’un développement partiel. En revanche, le nito, qui fait appel aux deux mains, permet au corps d’avoir un bon équilibre. Ce jeune homme, d’ailleurs, à son retour en Europe, obtint le titre de champion d’Europe.

Si, en adoptant le nito, le pratiquant perd l’efficacité de son itto, pour moi, ceci signifie un échec. Pour éviter cet échec, j’essaye toujours, dans mon enseignement, de transmettre la complémentarité qui existe entre le nito et l’itto. En outre, en ce qui me concerne, je veux être capable, en tant qu’éducateur, d’adopter le nito dans la plupart des circonstances, sans oublier la puissance du chu-dan. Et, pour éviter des critiques sur mon gyaku-nito (nito inversé), je veux également être capable d’adopter le nito standard. On me dit souvent que je suis habile ; cependant, avec un peu d’entraînement, un gaucher pourrait écrire avec sa main droite. Dans mon cas, c’est pareil. Et je peux même dire que j’ai adopté le nito dans le but de trouver d’autres voies d’entraînement.

Pour apprendre, pratiquer avant tout. En adoptant une prise équilibrée des deux sabres, on apprend de façon efficace.

Les personnes désireuses d’adopter le nito et qui n’en ont pas l’occasion sont, je pense, très nombreuses. Cependant, pour apprendre, il faut avant tout essayer. Il faut commencer par fabriquer soi-même un shinaï adapté, le mesurer et l’améliorer peu à peu. Étant enfant, je me battais au sabre avec mes amis, et cela m’a inspiré la pratique du kendo : là, c’est exactement pareil. En outre, fabriquer soi-même un shinaï est un très bon exercice de création, surtout pour certains jeunes de notre époque qui, dit-on, manquent manifestement de créativité.

Cela dit, il ne s’agit pas non plus de manier les deux sabres n’importe comment. Pour associer la pratique du nito à un kendo pur, il faut penser à adopter une bonne prise des deux sabres. Pour parler de la frappe en kendo, on utilise souvent le qualificatif « léger » ; mais cela ne veut pas dire que la frappe doit être lourde. Au lieu de dire « léger » ou « lourd », il vaut mieux considérer le critère suivant : la frappe est-elle sincère ou non? De même en nito, si, à partir d’une bonne prise, on arrive à effectuer une frappe sincère, cela amènera le progrès. De par sa taille, le sho-to (petit sabre) a une puissance de frappe réduite : mais, encore une fois, la force de frappe n’est pas un critère ; il faut avant tout considérer la sincérité de la frappe. On a d’ailleurs des exemples à portée de main : on a, dans le kata, des formes faisant appel au ko-tachi.

Pour progresser en nito, il faut faire beaucoup de suburi, tout en corrigeant la position des sabres. Ensuite, faire des uchikomi. Pour frapper juste, il s’agit, bien évidemment, de frapper en grand, droit et de loin. Pour pouvoir manier les deux sabres convenablement, il faut s’exercer à faire de grands gestes. Même si, au début, on ressent quelques difficultés techniques, le fait même d’exécuter les gestes en grand apportera au pratiquant audace et courage. Surtout, pour le nito qui fait appel à l’autonomie de chaque main, l’exécution de gestes en grand est un facteur indispensable.

Après avoir affermi les formes de frappe, le pratiquant doit s’attacher à affiner ses mouvements de pied. Dans le nito, on peut attaquer à partir des deux pieds : c’est pourquoi, je recommande l’exercice du kiri-kaeshi en ayumi-ashi (en croisant les pieds). Ensuite, afin de maîtriser les mouvements du corps, il faut s’entraîner en hiraki-ashi. On peut même dire qu’en nito, comme on a un sabre dans chaque main, les positions du hiraki-ashi sont presque naturelles. Par la suite, on pourra éventuellement transposer les gestes du nito dans la pratique de l’itto.

Dans l’enseignement que je dispense au Kokushikan, je démontre à mes élèves non seulement le nito en armure mais aussi le kata correspondant. En vérité, je voudrais moi-même apprendre le kata du ni-t’en ichi ryu, mais, pour le moment, j’enseigne un kata personnel que j’ai élaboré à partir de formes pratiques. L’enseignement du kata a pour objectif de donner des formes de travail aux pratiquants. Par ailleurs, je fais faire également à mes élèves un travail de sabre à deux. Ainsi, ils apprennent les formes de base dans le kata, et l’application des gestes ainsi que la régulation respiratoire dans le travail à deux. A l’instar de l’itto, où la pratique et le kata doivent alterner, l’enseignement du nito requiert aussi pratique et théorie.

Dans un proche avenir, on prévoit une forte augmentation de pratiquants en nito parmi les étudiants. Il faudra alors dispenser un enseignement adapté, équilibré et fidèle aux principes du kendo.

A l’heure actuelle, en kendo, le style de l’itto est véritablement une référence. M. Baba, qui a toujours manié ce style avec maîtrise, était surnommé, à son époque lycéenne, « le Tengu redoutable », puis à l’université, « Ushiwakamaru ». « J’ai toujours perfectionné ce style en éliminant les éléments superflus de mon kendo », dit-il avec réserve. Et il ajoute : « mais je perfectionne également le nito, afin d’élargir les champs d’application de mon kendo ».

Ci-dessous, deux formes du nito inversé, avec pied droit ou pied gauche en avant. A gauche, on constate la diversité du nito qui permet une multitude de gardes différentes.